Les aérostats fantômes

Aérostat fantôme? Hé oui, c'est étonnant mais cela a existé. Comment appeler autrement un aérostat qu'on croyait voir dans le ciel, et qui en fait n'existait pas? Bien sûr, pour croire en voir, il fallait d'abord qu'on en connaisse l'existence, et c'est pour cela qu'on ne les verra guère apparaitre qu'au XIXème siècle. Mais ils auraient théoriquement pu apparaitre dès la fin du XVIIIème, c'est à dire dès qu'on a appris l'existence de ces étonnantes machines volantes.

Gusmao
ballonet de Gusmao
On révait depuis longtemps de pouvoir s'envoler comme les oiseaux, au moyen d'une machine à ailes battantes, mue à bras d'homme. Mais toutes les expériences ratèrent: la surface des ailes étaient insuffisante, et la force musculaire des bras trop faible (aujourd'hui, on a réussi à faire voler des engins à force musculaire, mais avec des matériaux légers, des ailes fixes à grand allongement, une hélice, et en utilisant la force des jambes).

C'est une tout autre méthode qui allait permettre à une machine de s'envoler: l'utilisation du principe d'Archimède. L'air chaud étant dilaté, est aussi moins dense que l'air froid, et donc une bulle d'air chaud s'élève au sein de l'air froid.
C'est cette propriété qui permit au jésuite portugais Bartolomeu Lourenço de Gusmão, de faire s'éléver des ballonets remplis d'air chaud. C'était en 1709, plus de 70 ans avant les montgolfières. Mais Gusmao n'alla pas plus loin, et ses ballonnets n'étaient encore que des jouets scientifiques. On peut dire que les ballons de Gusmao étaient aux montgolfières ce que l'éolipyle d'Héron d'Alexandrie était aux machines à vapeur.

Pilâtre
le premier vol humain
Il est curieux de voir qu'en 1783, les frères Montgolfier partirent exactement du point ou Gusmao s'était arrété: ils firent voler un grand sac de papier. Mais encouragés par l'expérience, ils firent ensuite s'envoler des enveloppes de papier de grandes dimensions. La quantité de papier nécessaire n'était pas un problème: ils étaient papetiers. Ils firent bientôt voler une "montgolfière", qui emportait plusieurs animaux.
Cette expérience intéressa fort le physicien Pilâtre de Rozier, qui batailla pour s'envoler dans cette machine. un premier vol captif eut lieu le 12 octobre 1783. Puis, le 21 novembre 1783, Pilâtre de Rozier et le marquis François Laurent d'Arlandes, s'élevèrent des jardins de La Muette, à Paris, pour un vol historique d'une vingtaine de minutes, dans la nacelle d'un ballon à air chaud de 2200 m3, pour atterrir près de la Butte aux cailles.
Parallèlement, dès qu'il connut l'expérience des frères Montgolfier, le physicien Jacques Charles, qui connaissait bien les propriétés de l'hydrogène, remplaça l'air chaud par ce gaz, et lança un premier ballon qui parcourut 16 km. Puis, le 1er décembre 1783, 10 jours après Pilâtre, il s'envola avec Noël Robert dans un ballon à gaz qui parcourut 35 km.

Lors des premières expériences aérostatiques en extérieur, le thème de l'aérostat n'appartenait encore à aucune culture. L'expérience avait suivi rapidement l'idée, et les thèmes de machines volantes les plus récents concernaient des engins à vol mécanique, imitant celui des oiseaux, ou la nage ramée des bateaux. On retrouve ces types de machine dans certaines fictions littéraires des XVIIe et XVIIIe siècles, mais les essais furent autant d'échecs, et il ne semble pas qu'ils aient servi de référence à une psychose d'aéronefs fantômes. Ces thèmes ne concernent d'ailleurs que les citadins cultivés - le peuple des faubourgs et des campagnes en est toujours aux monstres et aux magiciens.
On comprend dès lors que les premiers témoins d'authentiques atterrissages d'objets volants non identifiés ne comprirent rien à ce qu'ils voyaient, et ne furent guère rassurés.

Anonay
la première expérience
Davézieux (Ardèche), 4 juin 1783
Un immense globe roux semble descendre lentement du ciel. D'où vient ce monstre? Ne serait-ce pas plutôt la lune qui s'est décrochée? Le monstre s'abat doucement dans un hallier voisin sans en briser les échalas. Les plus hardis s'approchent avec des fourches et frappent courageusement... un grand sac de toile et de papier, assemblé avec des boutons... Mais qu'est ce que c'est que cette paperasse volante?
Que ne s'étaient ils trouvés peu avant sur la place d'Annonay. Ils auraient compris ce qu'était cette chose en assistant, avec l'assemblée des états du Vivarais, au premier lancement public d'une machine aérostatique. Huit homme tenaient fermement cet énorme ballon, qu'on remplissait de fumée et d'air chaud. Au signal, ils lachèrent tout et l'objet s'éleva rapidement jusqu'à près de mille toises, avant de retomber lentement au bout d'une dizaine de minutes. Les frère Montgolfier venaient de réussir leur première expérience publique et d'entrer dans l'histoire.

Gonesse (Val-d'Oise), 27 août 1783.
L'ascension du premier ballon à hydrogène de Charles et Robert vient de susciter un bel enthousiasme à Paris. Tout autre est la réaction des paysans devant ce monstre tombé du ciel. Ils l'attachent à la queue d'un cheval et le ramènent à Gonesse dans un piteux état. Plusieurs gravure d'époque, montrent la scène sans qu'on sache si le dessinateur en fut témoin.


Les paysans de Gonesse armés de fléaux, de pierres, de fourches et même d'un fusil. On ne sait ce que dit le curé

Les autorités s'émurent et firent publier, lors des messes paroissiales, un avertissement au peuple, afin d'éviter le renouvellement de pareilles terreurs.

assiette
assiette à ballon
En 1783, donc, on ne savait encore voir que des monstres célestes, mais ensuite il devient possible de voir des aéronefs fantômes, car ces premières expériences aérostatiques, en introduisant l'aérostat, dans l'imaginaire de l'époque, allaient pouvoir servir de référence explicative pour les prodiges célestes. Cette invasion de l'imaginaire, à travers les nombreuses expériences aérostatiques réalisées, va d'ailleurs se traduire dans l'iconographie par la mise en circulation "d'assiettes à ballon", encore recherchées des collectionneurs.
Aussi, ce thème de l'aérostat rend les confusions plus faciles, car la nuit, il suffit d'une planète pour voir un aérostat avec un fanal dans la nacelle, alors que pour voir un « dragon de feu », il faut au moins un brillant bolide, qui d'ailleurs peut être aussi pris pour un ballon en feu, car plusieurs thèmes cohabitent à une même époque.
Ce thème de l'aérostat va concurrencer progressivement les anciens thèmes, comme celui des monstres célestes, thème qui ne mettra tout de même pas loin d'un siècle pour disparaitre. On verra plus loin un exemple de cette cohabitation culturelle, en 1865.

A air chaud ou à gaz, les ballons étaient les jouets des vents. Maintenant qu'on savait s'élever dans les airs, il fallait aussi s'y diriger. On imagina de rajouter des ailes, mais là encore la force était bien insuffisante, et la prise au vent du ballon bien trop forte. La plupart des projets échoueront donc, et ne seront même pas retenus par l'histoire, mais ils n'en alimenteront pas moins la rumeur publique, et l'imagination des écrivains.

Rotterdam, 1835
Pfall
le ballon de Hans Pfaall
A en croire le Southern Literary Messenger, un certain Hans Pfaall, parti de Rotterdam, aurait réussi à atteindre la lune... en ballon! Non? Si!
La nouvelle est signée Edgar Poe, mais laisse au lecteur suffisamment d'indices pour qu'il comprenne qu'il ne peut s'agir que d'une histoire inventée, car l'auteur accumule les impossibilités physiques: Le ballon est rempli d'un gaz bien plus léger que l'hydrogène (ce qui d'ailleurs ne sert à rien). Il continue son ascension en dehors de l'atmosphère, au lieu de plafonner quand le poids du volume d'air déplacé équivaut au poids du ballon. Il y a de l'air respirable sur la lune, et même des habitants!
Finalement Edgar Poe jette par dessus bord, la loi physique même qui avait permis au ballon de s'élever: le principe d'Archimède. Sur la lune le ballon descend de plus en plus vite au fur et à mesure que la densité de l'air augmente.
A la grande déception d'Edgar Poe, ce canular sera éclipsé deux mois plus tard par le "Great Moon Hoax", publié dans le New York Sun.

États-Unis, avril 1844
hoax
la ballon du New York Sun
On s'arrache le New York Sun: il annonce que le problème de la navigation aérienne vient d'être résolu de façon magistrale: un ballon vient de réussir la traversée de l'Atlantique en trois jours! Le quotidien donne tous les détails, ainsi que le journal de bord des aéronautes. God bless America!
Las, ce n'était pas la première fois que le New York Sun publiait un reportage trop beau pour être vrai: c'est lui qui avait attribué à l'astronome John Herschel la découverte, trop bien circonstanciée, d'habitants dans la lune, à l'aide d'un super-télescope de son invention, et qui n'était qu'un canular du journaliste Richard A. Locke (le "Great Moon Hoax"). On pouvait d'ailleurs s'étonner: le dessin ne montrait jamais qu'une simple barquette suspendue sous un ballon, sans moteur ni zone vie. Comment aurait elle pu traverser l'atlantique en trois jours, propulsée par une sorte de vis d'Archimède mue à bras d'homme?
De fait, c'était encore un canular: Le fameux ballon et ses passagers n'existaient que dans l'imagination d'Edgar Poe, qui prenait là sa revanche sur Richard Locke. Quant au dessin, c'était tout simplement celui du ballon que Monck-Mason avait exposé à Londres l'année précédente. Pour traverser réellement l'atlantique en trois jours, il faudra attendre le dirigeable Hindenbourg, un siècle plus tard.

Nous ignorons quelle fut la première observation effective d'un aérostat fantôme, voici la première que nous ayons trouvée.

Nadar
annonce du vol de Nadar
Lyon, 2 juillet 1865
La presse vient d'annoncer une ascension du Géant, le célèbre ballon de Nadar, qui a fait distribuer des affiches jusqu'à Marseille. Le ballon s'élève dans l'après-midi, puis, emporté vers le sud, se pose vers 21 heures, près de Saint-Agrève, dans l'Ardèche.
Mais voilà que vers minuit, des témoins le voient à Orange. Au grand camp (actuel parc de la tête d'or, à Villeurbanne) des hommes qui péchaient sur les bords du Rhone l'ont suivi à la course, puis du regard jusqu'à Montluel, un feu allumé dans la nacelle. Ils certifieront tout ceci à Nadar lui-même! Le journaliste, en rapportant ces témoignages, concluera :
« Explique qui pourra ce phénomène d'optique, ou plutôt cette illusion de l'imagination !»
Hé bien, nous pouvons!

Parallèlement, au cours de son vol, le Géant s'était fait copieusement tirer dessus par des paysans, qui, ignorant l'aéronautique et ses progrès, en étaient restés au thème du monstre céleste. Heureusement le Géant était bien plus loin que les paysans ne pensaient. C'est là un détail peu glorieux, et pudiquement caché, de l'histoire de l'aéronautique: pendant des dizaines d'années, les aéronautes furent ainsi victimes de l'ignorance populaire.

A partir d'un même fait nous avons ici deux prodiges, faisant référence à deux cultures différentes, qui, à cette époque, cohabitent: celle qui croit à la technique moderne, et celle qui croit à la magie, et qui va disparaitre progressivement au profit de la première.

Dans le cas du prodige technicisé, celui du faux ballon, il n'y avait pas de phénomène d'optique, mais bien une reconstruction illusoire à partir d'un stimulus incomplet. Les témoins qui ne pouvaient voir le ballon dans le ciel nocturne n'ont « vu » que le feu dans la nacelle, c'est-à-dire un simple point lumineux. Il est donc bien probable qu'il s'agissait tout simplement d'une planète. Pour des témoins qui ne s'intéressent pas à la position des planètes, mais qui sont au courant de l'ascension d'un ballon dans la ville voisine, un ballon porteur d'un fanal est la référence cognitivement la plus proche de ce qu'ils observent.

Mais de quelle planète s'agissait il? à minuit à Orange, Il n'y avait guère que Jupiter, bien visible au Sud-Sud-Ouest. Mais si les témoins du grand camp observaient dans la soirée, il voyaient Jupiter au sud, et auraient donc du traverser Lyon en le suivant à la course, mais ceci ne correspond pas à la direction de Montluel (à l'Est-Nord-Est de Villeurbanne).

Le ciel à Lyon, à l'Est-Nord-Est, le 3 juillet 1865 à 2H 30, heure de Lyon

Par contre si c'était la planète Vénus, qui se levait à l'Est-Nord-Est, nos hommes ont pu tenter de la suivre sur les bords du Rhone dans la direction de Montluel. Tout ceci se serait alors passé en pleine nuit, la planète Vénus devant se lever vers 1H 45 (heure de Lyon) pour se perdre dans la lueur du jour deux heures plus tard. Les pauvres, non seulement ils ont été ridicules, mais ils ne risquaient pas de rattraper la planète Vénus à la course!

Pour les témoins du monstre, qui eux, voyaient réellement le ballon, c'était aussi un processus de proximité cognitive. Ce processus est fondamental dans l'épistémologie des prodiges. Lorsque, au cours de l'observation, des données nouvelles rendent caduque une interprétation, le témoin « gravit l'échelle des hypothèses » en sautant à la suivante dans l'ordre de proximité. Il se peut qu'il en arrive à une référence à laquelle il ne croyait pas jusque-là, et c'est souvent le cas pour une rumeur de prodige. Il se peut aussi que sa première interprétation soit la « bonne », mais qu'un changement d'apparence l'oblige à l'abandonner.

Natal, fin 1873
On aurait retrouvé près de la rivière Tugela, un ballon lancé lors du siège de Paris, et contenant des dépèches microfilmées! C'est du moins ce qu'aurait affirmé le Daily-News d'après le Natal-Mercury. Ce ballon aurait donc voyagé pendant trois ans, pour aller se poser dans l'hémisphère sud!
Seulement voila! Les ballons du siège de Paris n'emportaient pas de dépèches microfilmées. C'est une légénde née de la confusion entre le départ des ballons, et le retour de l'information. Des dizaines de ballons ont bien quitté Paris, lors du siège, mais ne pouvaient y revenir, faute de savoir diriger les ballons. On avait donc utilisé l'astuce d'emporter des pigeons voyageurs, qui quittaient Paris en ballon, et y revenait de leurs propres ailes en emportant des dépèches microfilmées.
De plus, ce ballon aurait contenu le texte d'une espèce de chanson composée en l’honneur de M. Shepstone, le secrétaire des affaires indigènes, alors qu'il venait de faire une expédition, sur les bords du Tugela, afin d’installer le nouveau roi des Zoulous. Ce n'était donc qu'une histoire inventée. Un nouveau "canard au ballon"!

près de Vannes, 3 janvier 1898
Nous avons vu des planètes prises pour un ballon, et un ballon pris pour un monstre. Voici maintenant le ballon pris pour un bolide. Vers 20 H 40, le commandant Georget crut voir au Nord Est, un météore double de la couleur de Mars, pendant 5 ou 6 mn, et put l'observer avec une petite lunette avant qu'il ne disparaisse au nord. Las, une communication à l'académie révéla qu'il s'agissait d'une montgolfière (? n'était ce pas plutôt un ballon?)

1898. Expédition polaire Andrée
L'expédition Andrée a fait couler beaucoup d'encre l'année prédente. Cet aéronaute suédois voulait atteindre le pôle Nord en ballon, en partant du Svalbard. Insuffisamment testé, insuffisamment étanche, son ballon, le Örnen (l’Aigle), retomba sur la banquise après deux jours de voyage. Andrée et ses deux compagnons ne parvinrent pas à regagner le Svalbard, et leurs corps ne furent retrouvés qu'en 1930. Cependant, en 1898, on prétendit voir son ballon en différents points du globe.

Canada, aout 1898
M. Payne, observant dans l'après midi, vit un objet gris, bien défini, en forme de poire, se déplaçant rapidement derière des cirro-stratus, qui paraissait manifestement être un ballon. Mais ce ballon sans nacelle se dissipa en quelques minutes, et M. Payne dut le reconnaitre pour un nuage qu'il attribua à une formation cyclonique.

On pourrait croire que M. Payne fut un des derniers à voir un faux ballon puisqu'à cette époque, la mode est au dirigeable. Pourtant ces histoires de faux ballons n'appartiennent pas qu'au XIXème siècle. Voici le témoignage de la tenancière d'une petite buvette-alimentation de Nançay, à propos de la seconde guerre mondiale:
"Mon mari leur avait expliqué, aux gens d'ici, qu'on voyait bien l'étoile de Vénus, c'était au transformateur là bas. Et bien, il y en avait qui se moquaient en disant qu'il s'agissait des lumières des "saucisses" qui protégeaient Bourges contre les avions."

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Dernière mise à jour: 21/06/2016